Le Lac de tant de cygnes

Je radote (encore) un peu, je le dis à chaque fois mais : la seule vraie étoile du Lac des cygnes, c’est pour moi le corps de ballet.

Et là encore, en ce dimanche 3 mars, l’étoile chère à mon cœur n’a pas démérité.

 

Je dois avouer que l’histoire d’Odette et de Siegfried m’a toujours un peu laissée de marbre. Si le Siegfried de Noureev est l’un des (le) plus intéressants qui soit, si son Rothbart peut être passionnant, Odette et Odile ne me semblent pas tant intéressantes pour leur personnalité que pour les lignes et le jeu des lignes, que pour la gestuelle si étonnante et finalement peu classique. Mais c’est là, beauté plus que frisson.

Si donc l’histoire commune des protagonistes me laisse un peu froide, il me semble qu’on doit toute l’émotion du Lac au corps de ballet. Si on y retourne, encore et toujours, c’est pour lui : le corps de ballet.

Le Lac, après tout, est le Lac DES cygnes, non pas le Lac d’Odette.

 

Harmonie et respiration commune. Chaque cygne est un élément de ce grand corps. Une Odette en puissance, une Odette discrète qui brille, démultipliée, comme dans un éclat de cristal ou de miroir brisé. Ce qui est terriblement beau, dans le Lac, ce sont certes les dessins produits au sol par les cygnes, les lignes, les mouvements d’ensemble, les séparations et rassemblements – comme un tableau abstrait qui s’anime. Les canons de la lamentation de l’Acte IV sont l’apogée de cet art d’une géométrie mouvante. Noureev y a ajouté ces ports de bras penchés qui donnent aux cygnes un aspect de chœur antique. Je frissonne réellement quand elles se défont et s’assemblent en pas de cheval, le déroule du pied au sol sonne pour moi comme la lamentation intérieure et terrible qui surgit d’un arrêt de mort annoncé.

 

Pour cette fois, j’étais cependant assise aux premiers rangs, il m’a donc été donné de voir autre chose que les effets sublimes et hypnotiques de lignes qui se décomposent et se recomposent.

Chaque cygne a sa manière d’être cygne dans cet ensemble pourtant si harmonieux, régulier, ordonné. Une démonstration du rapport entre l’Un et le Multiple.

La pudique élégance de Fanny Gorse rayonne dans cet ensemble sans jamais porter ombrage aux autres cygnes. Tout est sobre, humble, délicat et ciselé chez cette danseuse : des doigts de dentelle dont chaque partie semble indépendante, des poignets qui portent une intention toute spirituelle, des bras qui sont de vraies ailes, des jambes qui y font écho. C’est encore un mystère pour moi de savoir comment un tel effacement, une telle humilité au service de l’œuvre, parviennent à produire un tel rayonnement.

Camille Bon offre un travail du haut du buste qui lui donne un aspect céleste, élevé, tout en esprit. La tenue de sa nuque est comme une offrande à la mort prochaine. Son visage est si naturel qu’on se demande dans quelle sphère, inaccessible au commun des mortels, plane la danseuse.

Charline Giezendanner a des accents et des accélérations personnelles qui rendent chaque pas plus intense et plus intelligent. Son rythme propre donne une nuance et une teinte musicales à chaque geste.

Je ne peux les nommer toutes (je ne les reconnais pas toutes) mais il faudrait un billet pour chacune d’elle.

 

Vraiment, s’il ne devait y avoir qu’une raison de voir et de revoir le Lac, ce serait pour le corps de ballet.

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3 réflexions sur “Le Lac de tant de cygnes

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