L’art de perdre

Il est très émouvant d’assister à l’éclosion artistique d’une danseuse ou d’un danseur. Émouvant aux larmes, pour ma part.

 

Il semble qu’entre une Dame aux camélias et un Lac des cygnes, Amandine Albisson ait trouvé la voie qui sera peut-être la sienne. Sa Dame fut marquée par un abandon tout nouveau dont elle sembla comme elle-même surprise. Le pas de deux de la campagne, si épuisant, lui permit de lâcher, de gommer, de perdre tout ce qui l’embarrassait un peu avant : l’idée, peut-être, qu’elle se faisait, de l’extérieur, de ce que doit être une danseuse ? Dans la Dame tout cela, cette « couche » superficielle qui parfois recouvrait ses mouvements, est tombée comme un vêtement qui aurait contraint ses gestes : elle s’y retrouva nue, certes, mais vivante.

 

J’espérais secrètement qu’elle aurait gardé cette chose perdue dans son Cygne. Et je crois que cette perte est en effet acquise.

Dans la dernière reprise du Lac, on sentait (ce n’est pas une méchanceté, on sait ce que ce rôle peut avoir de difficile, ou plutôt, on ne le sait pas…) qu’elle cherchait à coller à l’image mentale et esthétique du Cygne. Le Cygne lui restait donc extérieur.

Cette fois, son Cygne vient de l’intérieur. On sent bien que Mademoiselle Albisson ne cherche plus à ressembler au Cygne, mais cherche à l’habiter. C’est fou la différence qu’il y a entre un mouvement qui vient de l’extérieur du corps et celui qui vient de l’intérieur. Puisque Amandine Albisson s’est débarrassé du vêtement qui masquait son corps admirable et qui empêchait son mouvement de prendre sa source de l’intérieur, son Cygne est devenu un vrai Cygne (et non une image extérieure de cygne).

Certes, ce n’est pas la spiritualité céleste d’une Myriam Ould-Braham, ni la pudeur d’une Laura Hecquet, certes, c’est un cygne déjà un peu autoritaire, ou tout au moins décidé – un cygne très peu victime, un cygne qui affronte son destin – mais une vraie Odette.

Son partenaire semble attendre un train ou son tour chez le boucher, se demander pourquoi on l’a distribué là. J’avoue qu’il m’a semblé qu’il en faisait le moins possible. Il sourit parce qu’il faut bien sourire, n’est en rien tourmenté, se souvient parfois qu’il faut faire semblant d’être triste… car il faut bien faire le travail. Il aurait pu interpréter n’importe quel autre rôle de la même manière.

De ce fait, l’autorité du cygne d’Albisson se trouve renforcée et elle conduit le ballet de part en part (pour ne pas dire qu’elle le sauve) épaulée de Thomas Docquir dont les qualités physiques sont ici admirablement employées et dont on sent un grand potentiel interprétatif.

Je ne peux m’empêcher encore de m’extasier sur le travail de jambe et de bas de jambe d’Amandine Albisson (ce qu’il y a de plus beau chez elle) qu’elle a su intelligemment mettre au service du sens de l’œuvre. Ses développés à la seconde et ses fouettés arabesque  n’ont plus du tout le même sens. Là encore, il semble qu’elle se soit détachée de l’idée extérieure qu’elle a pu se faire (et comment ne pas s’en construire une ?) de ce que doit être une danseuse. Son Cygne s’accomplit un peu plus en ôtant au geste tout ce qui est inutile.

 

Un jour, en sortant d’un stage, je me suis rendue compte de cela : à un certain moment, le travail ne consiste plus à « gagner » en technique, en performance, en souplesse, en etc. mais à perdre. Perdre tout ce qui est en trop, tout ce qui est superflu, inutile, et qui vient entraver, recouvrir, le mouvement pur.

Il semble que ce soit le chemin qu’ait entrepris Amandine Albisson.

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