Les vérités de Giselle (1)

Si Giselle n’est pas une histoire d’amour qu’est-ce alors ?

Certes, tel est bien l’objet du ballet, son thème général, si l’on veut, ce qu’il représente. Mais il semble que son contenu, c’est-à-dire son sens réel, celui qui soutient l’objet et donne à penser à travers cet objet, semble tout autre.

Pourquoi refuser de dire que le sens de l’œuvre soit dans l’histoire d’amour ?

D’abord, quand bien même Giselle serait une jeune paysanne bavaroise, on peut difficilement croire qu’elle se laisse duper de la sorte : le présage de la marguerite a parlé (si les paysannes ne croient plus aux présages des fleurs, qui y croira ?) ;

Ensuite, il est peu probable qu’un jeune Noble adopte les manières des Paysans si vite et si bien qu’une jeune paysanne s’y laisse prendre si aisément ;

Enfin, Hilarion, si déplaisant et jaloux soit-il, prévient Giselle plus d’une fois. Comment croire en une telle naïveté de Giselle ? Vous direz : il faut bien une histoire, il faut bien une jeune fille naïve et pure (comme si la naïveté était pureté), il faut bien un trio (pour plaire à René Girard), mais vous direz surtout : qui ne s’est pas déjà dupé soi-même dans les histoires d’amour ? Qui ne s’est pas illusionné soi-même au point de se croire aimé quand il est moqué, de croire en la fidélité de l’autre quand il est trompé, de croire etc. N’est-ce pas le propre de la passion amoureuse que de tromper allègrement celui qui aime ?

Bon.

Je vous l’accorde.

giselle grisi acte 1

 

Cela ne fait cependant pas de Giselle une simple histoire d’amour (« simple » au sens de « seule » ou « seulement, car aucune histoire d’amour n’est simple). Sans quoi on ne se déplacerait pas : il y en a plein la rue, plein les livres, plein partout, même chez soi. Il me semble qu’à travers cet objet amoureux, Théophile Gautier dit autre chose et beaucoup plus.

 

Giselle est la question : qu’est-ce que le réel ?

Ou : comment savoir ce qui est réel ?

Voilà la question romantique (française) par excellence.

C’est aussi la question d’une grande partie de la philosophie.

Comment distinguer le réel de l’imagination, de l’illusion ?

Théophile Gautier nous demande : comment, par quel critère, pouvez-vous différencier, distinguer, votre sensation (qui renverrait à un objet réel existant hors de vous) de votre imagination (qui ne renverrait, elle, qu’à un objet construit par votre propre esprit) ?

Y a-t-il un critère qui vous – nous – permette de déterminer avec certitude la différence entre percevoir et imaginer ? Entre l’état mental (ou l’état de conscience) perceptif de l’état mental imaginaire ? Y a-t-il un critère qui nous assure que nous soyons dans le réel quand nous sentons et dans l’irréel quand nous imaginons ?

A cette question, il n’est pas certain que nous puissions répondre affirmativement. Un tel critère n’existe peut-être pas.

1. Ainsi, nous ne savons pas si Albrecht a rêvé. La Giselle de l’acte II est un fantôme. « Fantôme » signifie idée produite par la fantaisie, c’est-à-dire l’imagination. « Fantaisie » est l’ancien mot pour désigner l’imagination et « fantôme », « fantasme » (ou « phantasme ») ceux pour désigner l’image produite par notre esprit.

Giselle n’est donc qu’une apparition peut-être produite par l’esprit tourmenté d’Albrecht – bref, un « rêve » comme dit Gautier lui-même. De ce rêve, Albrecht se relève à la toute fin du ballet, sans savoir s’il fut réel ou non. A-t-il vu Giselle ou non ? A-t-il seulement rêvé ? Peu importe qu’il l’ait vue de ses yeux : il l’a vue de l’esprit. Peu importe que ce fût un rêve ou non

2. Nous ne savons donc pas si Albrecht a rêvé ou pas. Mais il y a pire (ou mieux) encore : nous ne savons pas si, en rêvant, Albrecht n’est pas plus proche du réel que dans le premier acte.

Qu’est-ce, en effet, qui est le plus réel ? Ce que nous voyons avec nos yeux (l’acte I) ou ce que nous voyons peut-être seulement avec notre imagination (l’acte II), voire avec notre esprit ?

La réponse de Gautier à la question initiale « Qu’est-ce que le réel ? » semble être la suivante : ce qui est réel c’est, non pas ce que la sensation nous présente, mais ce que l’esprit nous montre.

La vraie Giselle, c’est l’esprit de Giselle : ce qu’Albrecht voit en fantôme, en fantasme, en image spirituelle, celle de l’acte II, et ce qu’il était incapable de voir quand il la voyait de ses yeux à l’acte I. Là où il voyait une jeune fille naïve et mignone-à-duper, bref une inférieure, il voit maintenant, avec l’esprit, l’essence du pardon qui changera sa vie.

Nous comprenons mieux alors pourquoi Giselle meurt dans la folie. La folie, c’est la perte de la raison, c’est la fin du sens ordinaire, c’est le renversement de ce sens. La folie de Giselle, qui est centrale dans le ballet puisqu’elle opère la césure entre les deux actes, conduit le spectateur (et Albrecht) à opérer ce renversement du sens : par sa folie, Giselle nous prévient : ce que nous avons toujours tenu pour évident, admis (nos sens nous livrent le réel) est renversé, doit être délaissé, tenu pour faux : ce qui est réel, c’est ce que nous tenons d’habitude pour irréel, pour imaginaire, pour illusion. Ce qui est réel, c’est l’acte II, ce que vous (et Albrecht) voyez en rêve, c’est-à-dire, ce que vous voyez avec l’esprit, et non avec vos sens.

Ainsi, Giselle est la réponse à la question: « Qu’est-ce que le réel ? » – question à laquelle la philosophie tout entière, la littérature romantique, la poésie, ont tâché de répondre, chacune à leur manière.

Nous avons aussi notre réponse en tutu.

Carlotta_Grisi giselle acte 2

 

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